Le bazar de Morgan Mii

L'IA m'a rendu aigri

…ou peut-être que j'étais déjà aigri mais que l'IA a accentué les choses. Ce qui est d'autant plus étrange étant donné que j'utilise l'intelligence artificielle moi-même. Je m'amuse avec Stable Diffusion pour créer des images sur mon Mac mini, j'utilise assez souvent le Chat de Mistral AI pour poser des questions techniques sur du code JavaScript ou pour lui demander de synthétiser des documents pour le travail. Je fais néanmoins toujours attention à relire le résultat, je m'interroge sur le contenu produit et je modifie ce qui ne va pas ou ne me plait pas. Bref, je fais preuve d'esprit critique, une compétence indispensable selon moi dans mon travail (dans l'éducation) mais aussi dans l'utilisation de l'IA.

La première chose qui m'irrite avec l'intelligence artificielle générative, c'est l'engouement bien trop fort de ces derniers mois. On ne parle que de ça dans l'actualité tech, mais aussi dans de nombreux autres domaines. L'Éducation Nationale se jette d'ailleurs à corps perdu dedans, incitant les inspecteurs, le personnel de circonscription, les directeurs et enseignants à l'utiliser, sans avoir de réflexion préalable à son utilisation. Les sources utilisées, les entreprises derrières ces outils, le respect des données personnelles… tout est balayé dans la course à l'IA de peur d'être complètement dépassé.

Puis vient le moment de la lecture de rapports d'autoévaluation rédigés par des écoles. C'est la quatrième fois en deux ans que je m'attelle à cette tâche qui est lourde mais très intéressante. Sauf que cette fois-ci, deux rapports sur les trois n'ont pas été rédigé par les enseignants des écoles en question, mais par l'intelligence artificielle ! Comment je le sais ? C'est assez simple, dans des métiers, comme ceux de l'éducation, les personnes développent un langage spécifique, des tournures de phrases, une certaine manière de rédiger, que l'on retrouve d'ailleurs dans nos documents officiels comme les programmes d'enseignement, ou encore dans des manuels et guides pédagogiques. Mais là, rien de tout ça, juste de grandes phrases très bien rédigées mais vides de sens. Après la lecture de ces rapports, nous n'avons rien appris sur les écoles, leur commune et les difficultés qu'elles rencontrent. Les données dont dispose l'IA ne sont pas assez précise ou spécialisées pour rendre compte du quotidien d'une petite école de campagne en France. On se retrouve donc à lire des bêtises du style "il y a trop de filles dans l'école, ce qui représente une anomalie à régler". Que leur proposer ? Demander aux parents de faire plus de garçons ? Éliminer les 5 filles en trop ? Car oui, on ne parle que de 5 élèves, loin d'une anomalie statistique, juste que le pourcentage n'était pas pertinent lorsqu'il n'y a que 50 élèves dans une école…

Et ce n'est malheureusement que le début du rapport, qui compte 20 pages de ce style et 10 pour le second rédigé par l'IA. Certes, la rédaction du rapport d'autoévaluation par les écoles est une activité extrêmement chronophage, mais toutes les écoles que nous avons accompagnés étaient satisfaites du processus à la fin. Le travail des évaluateurs externes, dont je fais parti, est très lourd également : lecture, analyse, visites et entretiens, nouvelle analyse, rédaction du pré-rapport final, présentation et ajustements, rédaction du rapport final. Ces deux rapports écrits par l'IA vont nous alourdir le travail d'une manière très importante car nous n'avons pas les éléments nécessaires à la première analyse et devront aller chercher tout ce qui manque lors des visites et des entretiens, dans un temps qui n'est pas extensible.

De plus, je pense que dans un travail où l'humain est au centre, comme dans le monde de l'éducation, le recours, d'autant plus quand il est irréfléchi, à l'intelligence artificielle déshumanise les relations. Si on utilise l'IA pour nos cours, seront-ils vraiment adaptés à nos élèves et leurs besoins ? Serons-nous capable d'avoir l'esprit critique face à la production de l'IA pour vérifier sa conformité avec le programme d'enseignement pour le niveau des élèves ?

Si je rédige un document avec l'IA sans prendre de recul, pourquoi la personne destinataire du document devrait s'embêter à le lire ? Pourquoi ne pas le faire résumer par une IA, tout comme l'analyse et le retour ensuite ?

Ça m'attriste et m'énerve. J’estime avoir de la conscience professionnelle, j'essaie de faire mon travail du mieux possible avec les moyens dont je dispose et recevoir ce genre de travail bâclé rentre en conflit avec ma vision du travail. Il pose aussi la question des capacités des professionnels à travailler avec l'IA sans prendre toutes ses productions comme une réponse magique et infaillible, car quand on y regarde bien, c'est bien loin d'être magique et trop souvent faillible.


19/03/2025